La Gazette de Greenwood
n° 16 (Février 2000 )

Interview : Boney Fields
Le souffle du blues!

Boney Fields, trompettiste de blues, a été interviewé par René Malines et Etienne Guillermond pour le "Travel in Blues" de Décembre 99. Pour "La Gazette de Greenwood", ils vous offrent l'interview intégrale!

Après avoir joué avec les plus grands, le trompettiste chicagoan Boney Fields s'est installé en France d'abord pour jouer avec Luther et Bernard Allison, puis pour mener son propre groupe, Bone's Project. Nous l'avons rencontré quelques minutes avant l'un des concerts qu'il a donné sur la scène du Jazz Club Lionel Hampton.

Vous vous nommez Daniel Fields, mais on vous appelle Boney Fields. D'où vous vient ce surnom ?

Ça date de mon tout 1er groupe. J'étais très mince à l'époque, alors les gars m'ont appelé Boney Chilly, puis c'est très vite devenu Boney (osseux). Je devais avoir 16 ans, et depuis, tout le monde m'appelle Boney. Il n'y a que ma mère pour m'appeler encore Dany.

Vous venez d'une famille de musiciens ?

Mon père était musicien. Un de mes frères joue de la basse. J'ai 6 sœurs et 2 frères. Bon, les filles vous savez ce que c'est, elles font des trucs de filles. Quant à mes frères, nous ne sommes que 2 à suivre les traces de mon père.

La liste des musiciens avec lesquels vous avez joué est impressionante. Quels sont ceux qui vous ont le plus
marqué, en tant que musiciens ou en tant qu'homme ?

Celui qui m'a fait la plus forte impression est sans conteste James Cotton. Pour un homme de son âge, quel pied quand il joue de l'harmonica. Sa façon aussi de se produire sur scène, de tenir le public…J'ai beaucoup appris de lui. Et puis il y a eu Luther (Allison), quand je suis venu à Paris. De tous les musiciens avec qui j'ai joué, à part James Cotton, ça a été : " Waouh ! " C'est lui qui m'a fait comprendre ce que je voulais obtenir sur scène, comment il fallait que je soie. Ce sont à peu près les 2 seuls qui m'aient vraiment impressionné.

C'est à cause de leur énergie ?

Exactement, et c'est ce que j'essaie de faire sur scène, d'amener ce haut niveau d'énergie.

Vous faisiez partie du dernier groupe de Luther Allison en Europe, mais vous ne l'avez pas accompagné dans sa dernière tournée aux Etats Unis ?

Non. La raison en est que Luther m'avait dit que je devais rester à Paris pour y bâtir ma propre crédibilité. Il m'a dit qu'il m'emmènerait la fois suivante, mais qu'il fallait que j'établisse ma notoriété ici. Moi je lui disais : " Mais Luther, je ne connais personne ici ! Comment est-ce que je vais survivre ? " Il m'a répondu : " Ecoute, tu est intelligent, tu es un bon trompettiste, monte un groupe et fais ton propre truc ". Il m'a recommandé à quelques clubs, entre autres au Front Page. J'ai donc commencé à y jouer, et les choses se sont enchaînées. Mais c'est Luther qui m'a poussé, quand j'étais trop anxieux. " Tu m'abandonnes à Paris ? " En même temps, je jouais aussi avec Bernard Allison, mais il partait aussi pour les Etats Unis. Les deux groupes partis, je me suis retrouvé là à me demander ce que j'allais faire. Alors j'ai cessé de me conduire comme un gosse pour agir comme le professionnel que je pensais être.

C'est à ce moment que vous avez commencé les Blue Mondays au Bottleneck avec Davyd Johnson ?

Oui. C'était une espèce de répétition pour ce que nous voulions faire. En fait c'était plus un bœuf qu'un show, avec plein de bons musiciens, capables de jouer sans batterie. Je me suis bien éclaté là-bas, cette période me manque parfois.

Revenons en arrière. Vous devez être en bon termes avec Bernard, puisqu'il joue sur votre CD ?

Bernard m'a beaucoup aidé après la mort de son père. On est devenu beaucoup plus proches. J'aurais bien continué à jouer dans son groupe, mais j'ai finalement décidé de faire mon propre truc. C'est la seule raison pour laquelle je ne travaille plus avec lui. Il l'a très bien accepté, il a compris. On s'entraide. Il me chante des airs et me demande de l'aider pour les paroles, et je fais pareil avec lui. Je préfère cette relation, plutôt que de l'avoir comme patron (rires).

Vous avez donc votre propre groupe, Bone's project, mais vous en avez eu un à Chicago avec lequel vous avez enregistré un disque il me semble ?

Oui, ça s'appelle Burning Chicago, c'est sur un label japonais (NDLR : sans doute GBW, Greetings from Blues World). Ça a eu une petite distribution, mais on peut peut-être le trouver encore à Chicago.

Et votre nouvel album Hard Work, va-t-il être distribué ?

Pas encore. J'ai parlé avec quelques compagnies, avec quelques musiciens aussi, dont certains ont eu de mauvaises expériences. Alors je prends mon temps, je ne veux pas prendre de décision trop rapidement. A moins qu'on ne me fasse une offre énorme (rires).

 

Vous avez beaucoup tourné aux Etats Unis, ça avait l'air de marcher pour vous. Qu'est-ce qui vous a amené en Europe ?

Tout d'abord, j'en avais assez de vivre à Chicago, de jouer toujours dans les mêmes clubs. Je suis donc parti pour le Texas. Là, j'ai rencontré Lucky Peterson. Mais le Texas, c'est très calme. Alors je suis parti pour la Louisiane, où j'ai joué avec Kenny Neal. C'était plus rafraîchissant avec lui. Le problème c'est que dans son groupe, ça buvait pas mal. Je peux boire aussi, mais pas comme ça. En Louisiane, il semble qu'on aime bien boire. Je suis donc rentré à Chicago. Là Bernard m'a dit que son père voulait me parler. Je suis venu en Europe avec Lucky, et j'ai travaillé avec Luther qui s'est si bien occupé de moi. Au début, je ne suis venu que pour le job, parce que j'avais toujours voulu jouer avec Luther. Avec Bernard, il m'ont trouvé un appartement, et je me suis donc installé. Une fois à Paris, j'ai commencé à féquenter des tas d'endroits, rencontrer des tas de musiciens. J'ai été confronté à toutes sortes de musiques. Ça m'a vraiment impressionné. Et je me suis dit qu'un endroit qui pouvait m'apporter tant de connaissances, je ferai mieux d'y rester. Du coup je prends des cours de Français.

Vous jouez aussi avec Alpha Blondy ?

Oui, je vais partir tourner en Afrique avec lui. Bien sûr, ça ne fait pas plaisir à ma copine, ni à mère non plus. Elles préfèreraient que je reste tranquillement à la maison. Alors je leur explique que c'est mon boulot. Mais je dois dire que j'aime beaucoup jouer avec Alpha, et puis ça me donne l'occasion de faire autre chose que du blues. Et puis cette opportunité de partir pour l'Afrique m'attire beaucoup. On va faire 12 dates en 1 mois et demi. Pourquoi si longtemps pour 12 dates ? Que voulez-vous, c'est l'Afrique. Les Africains prennent le temps. C'est quelque chose que je commence à comprendre.

Est-ce par hasard qu'un de vos musiciens joue avec Salif Keïta ou est-ce en relation avec le fait que vous jouez avec Alpha Blondy ?

C'est mon batteur. Il jouait avec moi avant de jouer avec Salif Keïta. Mais il m'a un peu laissé dans l'embarras quand il doit jouer avec Salif et que nous avons aussi un gig. J'ai du trouver un batteur qui accepte d'assurer l'intérim. En fait, il semble que tout s'arrange toujours, ce qui me rend plus confiant dans ce que je fais.

Malgré toutes ces expériences, vous êtes surtout un musicien de blues…

Je suis né, j'ai grandi dans le blues. Mon père jouait du gospel, ma mère chantait dans une chorale gospel. Ils m'emmenaient dans les clubs, et tout jeune, j'ai rencontré Buddy Guy, Junior Wells, James Cotton, Albert King... C'est Jimmy Johnson qui m'a donné mon 1er job dans le blues. A partir de là, il m'a semblé évident que c'était ce que je devait faire. J'ai appris à écrire pour les cuivres, je suis devenu arrangeur. De là, j'ai pu travailler avec beaucoup de monde à Chicago. Ils ne me payaient pas trop, mais l'expérience que ça m'a apporté dépasse tous mes espoirs. A priori, je ne pensais même pas à ça, je ne pensais qu'à jouer. J'adore jouer.

En tant que trompettiste, vous n'avez jamais été attiré par le jazz ?

J'aime le jazz, j'en écoute, et j'en joue à la maison. Si on me proposait un job dans le jazz, je le ferais. Mais je suis un bluesman. Je n'ai pas grandi avec les grands du jazz, mais avec les grands bluesmen. J'ai traîné avec Junior Wells, Johnny Dollar, Lefty Dizz. Ils m'avaient adopté. C'est eux qui m'ont appris à boire, à traîner dans les clubs, à jouer le blues. Je leur doit beaucoup. Quand je rencontre des jazzmen, ils me respectent, parce que je sais jouer jazz. Mais je le joue bluesy (il nous fait une démonstration vocale de trompette jazz bluesy). Je ne cherche pas à sonner comme Wynton Marsalis ou aucun de ces gars. Je ne détesterais pas sonner comme Louis Armstrong, mais ça, ce n'est qu'un rêve. C'est pour ça que je porte un chapeau melon.

Quand nous avons interviewé Davyd Johnson il y a 2 ans (voir Travel in Blues n° 19), il nous avait parlé d'un projet d'enregistrement avec vous. S'agit-il de ce disque, Hard Work ?

C'est pratiquement le même projet, sauf que j'ai utilisé d'autres musiciens. Il s'est avéré que Davyd et moi n'avions pas la même vision, alors je l'ai fait à ma façon. Et je pense que c'est mieux ainsi. Je n'ai pas envie de me retrouver en désaccord avec un ami pour des raisons professionnelles. Aussi nous suivons chacun notre route et restons amis. Je fais mon truc, il fait le sien. Je sais que si j'ai besoin de lui, je n'aurai qu'à l'appeler et il répondra présent. Et j'en ferai autant pour lui.

Je suppose qu'aujourd'hui, votre priorité est de continuer avec Bone's project plutôt que de continuer à faire le sideman ?

C'est vrai. Mon idée, c'est de convaincre les gens que pour jouer le blues, il ne faut pas nécessairement jouer de la guitare. Beaucoup de gens voient un guitariste quand on dit bluesman. A la limite un harmoniciste. Mais on n'imagine pas un cuivre comme leader, ce qui était pourtant le cas dans les débuts. J'essaie juste de revenir à cette tradition. Et vous avez raison, je ne veux plus être un sideman. Sauf avec Alpha. Avec lui, ça ne me dérange pas.

Une dernière question : la France, c'est une étape, ou bien vous vous sentez bien ici ?

J'ai l'intention de rester en France. J'aime les Français. Vous avez une bonne attitude à l'égard de la musique. Ma copine est française, tout va bien. Quand on voit tout se mettre en place dans sa vie, on essaie de ne pas gâcher ça, au contraire. Bien sûr, je partirai en tournée, mais pour mieux revenir. Je comprend pourquoi Luther Allison s'est installé ici. Il n'avait pas l'intention de quitter la France.

Propos recueillis par Etienne Guillermond et René Malines le 17 novembre 1999 au Jazz Club Lionel Hampton.
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